Le Grand Escalier

« Nous venons de construire la première marche d’un grand escalier… qui reste à faire ».
Ainsi parlait mon grand-père, alors qu’âgée d’à peine douze ans, je scrutais son regard dans l’espoir de trouver une réponse à cette phrase qui me parut très énigmatique.
Ce n’est que quelques années plus tard que je pris toute la mesure de cet aphorisme.

A cette époque là, nous passions beaucoup de temps avec nos aînés, à bavarder, à les écouter nous raconter quelques tranches de vie, et nous partagions ainsi quelques instants singuliers de leur existence. Nos anciens n’étaient pas enclins à se livrer spontanément, ils étaient plutôt pudiques et réservés. Néanmoins, lorsque l’occasion s’y prêtait, devant l’insistance unanime des enfants et petits-enfants, ils finissaient par se laisser aller.
Durant le printemps 1982, nous passions quelques jours de vacances dans la maison familiale non loin de Saint-Symphorien-sur-Coise. Nous partions tous ensemble pour de longues parties de pêche. Mon frère cadet ne s’intéressait guère aux poissons et leur préférait son vélo. Quant à moi, je m’armais de patience et tâchais de faire bonne figure calée dans mon siège de toile pliant, en proie à des nuées de moustiques. Les repas prenaient la forme de joyeux pique niques délicieusement préparés par ma grand-mère. C’était des moments de convivialité et de franche bonne humeur au cours desquels les discussions entre adultes allaient bon train.
Ce jour de juin 1982, malgré le chant des oiseaux et l’odeur qui s’exhalait des foins fraichement coupés, l’atmosphère à table était plus grave que d’ordinaire. Mon grand-père avait en effet décidé de nous faire le récit de ses exploits de guerre. J’imagine que ce lieu avait été en d’autres temps le théâtre de violents combats, et qu’il réveillait de lointains souvenirs. Il commença par nous raconter sa première tentative d’évasion d’un camp de travail en Allemagne en 1944. Il avait ce talent d’orateur romanesque qui nous gardait mon frère et moi suspendus à ses lèvres, impatients de connaître le fin mot de l’histoire. Captivés par son récit, nous ne pouvions nous empêcher de lui poser des questions sur des détails, qui à nos yeux d’enfants, revêtaient beaucoup d’importance.
Il nous raconta comment sa seconde tentative d’évasion avait réussie. Avec deux autres prisonniers, ils avaient minutieusement préparé leur fuite en déterminant le moment opportun, en économisant les rations alimentaires reçues les jours précédent l’évasion… Rien n’avait été laissé au hasard. Il nous raconta fièrement les passages clandestins de frontières planqués dans les coffres de voitures ou sous la banquette d’un train, leurs périlleuses journées de marche dans la campagne française pour rejoindre leurs villages.
Le déjeuner sur l’herbe ce jour là s’éternisa au point qu’on en oublia presque de préparer nos lignes de pêche pour l’après midi. Il faut dire qu’il savait raconter les histoires comme personne !
Il évoqua ensuite comment lui et d’autres gars avaient fomenté le dynamitage de plusieurs ponts de chemin de fer, et ainsi organisé la résistance à l’ennemi. Il se souvint tout particulièrement d’une opération de sabotage sur le pont qui enjambait La Gimont, petite rivière poissonneuse, située à quelques encablures de là. Affecté au ravitaillement militaire durant ses deux années d’active implication résistante, il avait mis à profit ses compétences pour détourner munitions et armes. Il avait ainsi apporté sa pierre à l’édifice de la liberté et construit lui aussi comme tant d’autres une marche de ce grand escalier qu’il faudrait bâtir, marche après marche, pour accéder à la victoire. Comme de nombreux soldats et civils, il avait pris des risques énormes. Certains avaient payé le prix fort…

Je me souviens à présent de cet autre après midi d’automne, au moment du dessert; certainement le moment que je préférais. Ma grand-mère aimait acheter des gourmandises chez le pâtissier pour finir en beauté les repas de famille. Ce jour-là, le plateau à dessert regorgeait de gâteaux très différents et devant mon hésitation à choisir, il leva brusquement le plat qui se renversa. Je ne compris pas son geste sur l’instant mais avec le recul des années, je compris que son geste d’humeur sanctionnait mon attitude d’enfant gâtée, lui qui avait manqué de tout pendant quatre longues années.

Aujourd’hui, plus que jamais, je me rappelle son Histoire, celle d’une lutte acharnée, mue par une soif insatiable de justice et de liberté, animée d’un extraordinaire don de soi. Il était aussi vif et impétueux et je ne peux m’empêcher de penser que c’est peut-être cette espèce de rage intérieure qui lui a permis de vivre jusqu’à près de 97 printemps. Je ressens encore aujourd’hui l’émotion et la dignité qui se dégageaient de ses récits, et l’admiration que je lui portais enfant, n’a rien perdu de son intensité.
J’ai compris bien plus tard la signification de ce message, car même en l’absence de conflits, nous avons chacun à notre façon, « un grand escalier qui reste à faire ». C’est un travail quotidien, pas après pas, marche après marche, que de préserver la tolérance, l’écoute, l’amour et la solidarité ; pour que ce monde résiste lui aussi aux maux d’aujourd’hui.
Que ce soit dans le microcosme familial ou dans l’enceinte de l’entreprise, ou plus largement à l’échelle d’une nation, l’humanité ne peut se soustraire à la construction de cet escalier ; veillons à ce que les marches soient exemptes d’individualisme, de cupidité, d’indifférence et de gaspillage, sous peine qu’elles ne s’effondrent…

La phrase entre guillemets était la contrainte imposée pour le concours. Elle a été écrite par Denis Cordonnier.

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